Le Monde 05.11.2009

LE MONDE Enquête

Trois mois en prison sans avocat : récit de la répression en Iran

LE MONDE | 04.11.09 | 14h22 • Mis à jour le 04.11.09 | 14h22

ous les lundis, des dizaines de familles se retrouvent devant le bloc 209 de la prison d'Evin, à Téhéran.

C'est celui des prisonniers politiques, qui semble n'avoir pas désempli depuis la répression qui s'est

abattue sur les journalistes et défenseurs des droits de l'homme après l'élection présidentielle du 12 juin,

dont l'opposition maintient que les résultats ont été manipulés.

Les mères, les pères agglutinés devant le guichet métallique portent sur eux leurs documents d'identité et

même, pour certains, leurs titres de propriété pour le cas, miraculeux, où leur enfant serait libéré sous

caution. Dans un pays où le revenu mensuel ne dépasse pas l'équivalent de 300 euros, le seul moyen de payer

les centaines de milliers d'euros de caution est de sacrifier maison ou appartement.

A côté du guichet, une petite note annonce qu'il ouvre à 9 heures. Mais c'est souvent avec une heure de retard

qu'un gardien apparaît dans un grincement de gonds rouillés. Les familles soumettent alors leur nom et celui

du prisonnier qu'ils viennent voir.

"C'est là que l'attente est la plus insupportable, dit une mère dans un

e-mail envoyé aux amis de sa fille.

Il n'y a aucun moyen de savoir ce qui nous attend." Les plus chanceux

verront leur prisonnier en tête à tête dans une petite pièce. Les autres devront se contenter du parloir et

d'une vitre de séparation. Les familles de prisonniers célèbres comme Bahman Amadi Amoui, Saïd Leylaz,

Massoud Bastani ou Mohammad Gouchani n'ont droit qu'au parloir. Les moins chanceux n'obtiennent

aucune visite. Soit leur prisonnier a été remis en confinement, soit ils subissent l'arbitraire de la prison : ici,

la visite n'est pas un droit.

Depuis onze semaines qu'elle se rend tous les lundis à Evin, Farideh, la mère de la journaliste Fariba Pajoo,

n'a pu voir sa fille que trois fois.

"Elle était blême, elle avait beaucoup maigri, dit-elle. Fariba s'est plainte de

l'attitude méprisante des gardiens et des interrogatoires continus des enquêteurs, qui se prolongent parfois

jusque tard dans la nuit. Elle portait la trace des pressions subies.

" Trois mois après son arrestation, le 22

août, Fariba n'a pas encore eu le droit de voir son avocat, ni de savoir ce que lui reproche exactement la

justice de la République islamique.

Certains prisonniers ont vu se constituer rapidement un comité de soutien international, comme Maziar

Bahari, correspondant de

 

Newsweek en Iran, qui a bénéficié de sa double nationalité iranienne et

canadienne. Libéré sous caution le 17 octobre, il a rejoint son épouse à Londres. Après quatre mois de prison

et une apparition dans le procès géant mis en scène par le régime début août, M. Bahari ignore s'il reste sous

le coup d'une autre procédure. Le jour de sa libération, le sociologue et urbaniste Kian Tajkbach se voyait

condamné à douze ans de prison ferme. Un jugement qui a stupéfait les observateurs par sa dureté. Peu

après, Hossein Rassam, analyste politique pour l'ambassade de Grande-Bretagne à Téhéran, était condamné

à quatre ans de détention pour

"fomentation de troubles".

Soutenue par aucun comité ni aucun gouvernement malgré sa collaboration au service persan de Radio

France internationale, ainsi qu'au magazine italien

Limes, Fariba Pajoo a d'abord passé plus d'un mois à

l'isolement. Fin septembre, elle s'est retrouvée en cellule avec Hengameh Shahidi, célèbre militante des

droits de l'homme et conseillère du candidat à la présidentielle Mehdi Karoubi. Le 26 octobre, elles ont

entamé une grève de la faim pour protester contre leur détention abusive. La direction d'Evin les a menacées

de sanctions disciplinaires.

"C'est inacceptable, a déclaré Hengameh Shahidi par téléphone à sa famille. Les

individus qui m'ont battue dans les caves de la prison ont-ils reçu, eux aussi, des sanctions disciplinaires ?

"

Depuis, les jeunes femmes ont été séparées. Hengameh Shahidi s'est retrouvée avec les prisonniers de droit

commun, personne ne sait encore ce qu'il est advenu de Fariba Pajoo. Son père, ex-colonel de l'armée

iranienne dont la santé a été ruinée par les gaz de combat utilisés sur le front par les troupes de Saddam

Hussein, ne peut se déplacer à Evin. Il dit son inquiétude par téléphone :

 

"Fariba était fragile. Elle était sous

traitement médical avant son arrestation. Comment peut-elle supporter la prison d'Evin ? Quel danger

peut-elle bien représenter pour être enfermée depuis près de cent jours ?"

Journaliste depuis 1999 pour

différentes agences de presse et journaux réformateurs, la plupart fermés aujourd'hui par ordre de justice,

Fariba collaborait avant les élections à

 

Qalam-e Sabz, le journal du candidat réformateur Mir-Hossein

Moussavi. En octobre 2008, elle faisait partie d'un groupe de journalistes et blogueurs, qui avait reçu un visa

américain pour couvrir l'élection présidentielle aux Etats-Unis. Les autorités iraniennes avaient d'abord

autorisé ce voyage, mais avaient arrêté le groupe au moment où il montait dans l'avion et confisqué les

passeports.

En 2007, Fariba a séjourné en Italie, en France et en Belgique pour écrire un livre sur la perception de l'Iran

depuis 1979 par les médias occidentaux. Son projet, soutenu par l'ancien président réformateur Mohammad

Khatami, n'a jamais reçu la permission d'être publié.


Serge Michel


Heurts entre police et manifestants à Téhéran

Des affrontements se sont produits, mercredi 4 novembre à Téhéran, entre les forces de l'ordre et des

partisans de l'opposant réformateur Mir Hossein Moussavi qui s'étaient rassemblés, en marge des

manifestations célébrant le 30

e anniversaire de la prise de l'ambassade américaine à Téhéran, le 4 novembre

1979.

Des milliers de personnes ont scandé des slogans hostiles au gouvernement du président Mahmoud

Ahmadinejad en dépit des sévères mises en garde des autorités contre tout rassemblement

"illégal". Selon

des témoins cités par l'Agence France-Presse, la police s'est heurtée aux manifestants qui scandaient "Mort

aux dictateurs". Les policiers ont utilisé matraques et gaz lacrymogène pour tenter de disperser la foule. Des

centaines de policiers anti-émeutes, des miliciens basijis et des personnels de sécurité en civil quadrillaient

en fin de matinée les grandes places de la capitale.

Article paru dans l'édition du 05.11.09

 

 

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